Adelina est une elfe de taille moyenne, à la peau grisâtre. Sa stature semble frêle et fine, ses larges vêtements dissimulant une armure légère. Son visage doux arbore un sourire en permanence, le genre d'expression qu'affiche une mère regardant ses enfants. Ses yeux noirs typiques des elfes scrutent le monde avec un air calme. Une large cicatrice barre son cou, comme si elle avait été égorgée. Sa peau grise et ses gestes lents démontrent une certaine nature, celle des gens qui sont morts et sont revenus. Son sourire doux trahit une certaine mélancolie.
Adelina est une femme à la nature douce, calme, maternelle. Elle aime à prendre soin des autres, à les protéger et les aider.
Abandonnée aux soins de son père par une mère qui refusait d'élever un enfant, Adelina avait toujours su qu'elle voulait devenir une femme différente de celle qui l'avait mise au monde. Une femme sur qui l’on pouvait compter. Elle apprit à cuisiner pour son père, un homme qui travaillait aux mines toute la journée. La cuisine devint sa passion, très vite.
Elle grandit dans les quartiers pauvres de la cité, où elle apprit très jeune qu'on pouvait manquer de beaucoup de choses, mais que personne ne devrait avoir à manquer de quelqu'un. Elle rendait des petits services dès qu’elle le put pour échanger ses mains contre des ingrédients de cuisine, histoire d’avoir assez à manger. La vie des humains peut être courte, aussi, dès ses quinze ans, elle se mit au travail.
Lorsque son vieux père finit par mourir, elle consacra sa vie à ceux que la guerre, la maladie ou la misère avaient laissés derrière eux. Elle transforma une vieille bâtisse en orphelinat, pierre après pierre, avec une patience méticuleuse et beaucoup d'amour. Lorsqu’elle accueillit le premier enfant dans son orphelinat de fortune, c’est avec un immense sourire qu’elle le fit.
C'est ainsi que la Maison de l'espoir fit ses débuts, dans un petit quartier de Vigil.
Elle avait toujours eu un faible pour les enfants que personne ne voulait. Les faibles, les malades, les abandonnés. Ceux que l'on préférait ne pas voir. Ceux dont on oubliait l’existence, le nom, le visage. Ceux que l’on ne voulait pas. Ceux qui rappelaient des souvenirs douloureux.
Les enfants qui y entraient y trouvaient ce qu'ils n'avaient plus : un toit, une éducation, une famille. Ils y apprenaient à rire à nouveau, à faire confiance, à grandir sans avoir constamment peur du lendemain, à écouter les adultes, à prendre confiance en eux, à savoir se débrouiller pour entrer dans la vie d’adulte. Ils lui rendaient un amour inconditionnel.
Et Adelina les aimait comme les siens.
Parfois, elle aidait également des mères esseulées à donner la vie, offrant aux nouveau-nés ce qu'elle-même n'avait jamais reçu : une présence aimante dès leur premier souffle.
Elle n'eut jamais d'enfants à elle. Elle n'en ressentait ni le besoin, ni l'envie. Pour elle, l'amour ne dépendait ni du sang, ni du nom, ni de la naissance. Elle aimait sans se soucier du genre, des habitudes, du caractère ou des prédispositions.
Elle connaissait chacun des enfants.
Leurs peurs. Leurs habitudes. Leurs cauchemars. Leurs petits secrets. Elle savait qui avait besoin qu'on laisse une bougie allumée, qui prétendait ne pas avoir peur de l'orage, et qui venait discrètement chercher refuge contre elle lorsque la nuit devenait trop longue.
Elle pouvait être sévère. Elle pouvait même être terriblement exigeante. Mais elle était toujours là.
Pour beaucoup d'entre eux, Adelina était devenue ce qu'ils n'avaient plus : une mère.
Les commerçants du quartier s'étaient eux aussi pris d'affection pour les petits. Contre un coup de main, une livraison ou quelques heures de travail, ils donnaient ce qu'ils pouvaient : du pain, des légumes, des vêtements, du bois pour l'hiver. Ce n'était jamais beaucoup. Mais c'était suffisant. Parfois, les autorités venaient déposer des couvertures chaudes, de la nourriture. Elle eut même l'honneur de rencontrer le Seigneur Ulthun II, lorsque ses soldats, les chevaliers d'Ozem, débarquaient pour déposer des vivres.
Plusieurs enfants qu’elle avait élevé avaient choisi de rester avec elle. Thomas et Joseph Odwell, des jumeaux demi-elfes abandonnés par leur mère. Millard, un demi-orc, laissé là par sa mère humaine traumatisée. Bronwyn, un jeune elfe déshérité à la naissance par son père noble.
Pendant plus de trente ans, Adelina tint bon. Pour ceux qui n'avaient rien. Pour les petits qui pleuraient leurs parents. Pour ceux qui espéraient encore, malgré tout, retrouver un jour une famille.
Puis vint la nuit de l'attaque. La nuit qui changea sa vie pour toujours.
Des silhouettes armées envahirent l'orphelinat, pour une raison qui lui échappe encore aujourd'hui.
Adelina ne chercha pas à comprendre. Elle ne chercha pas à savoir qui étaient ces opposants.
Elle rassembla les enfants et les conduisit dans les pièces les plus sûres de la bâtisse. Aux plus grands, elle indiqua les portes dérobées, les passages étroits et les chemins qu'ils devraient emprunter pour fuir. Les plus jeunes passeraient en premier.
Elle n'était pas une guerrière. Elle savait qu'elle ne pourrait pas gagner.
Mais elle pouvait rester. Elle pouvait gagner quelques minutes. De précieuses petites secondes. Des instants où ses pensées n’allèrent pas vers les dieux pour leur protection, mais vers ses enfants. Vers ceux qu’elle avait toujours voulu protéger, guider, aimer.
Alors elle se plaça entre les enfants et leurs assaillants, les repoussant aussi longtemps qu'elle le pouvait avec une arme de fortune, tandis que les plus grands guidaient les autres vers la sortie. Millard et Bronwyn restèrent pour combattre aux côtés de leur mère d’adoption. Joseph et Thomas se chargèrent d’écarter la voie pour les plus petits.
Un commerce. Une église. Une maison. N'importe quel endroit où ils pourraient se mettre à l'abri.
Elle leur avait toujours appris à ne pas abandonner les leurs.
Ce soir-là, elle appliqua la même règle à elle-même. Alors elle resta.
Elle tint bon jusqu'à ce que la lame de l'un des assaillants lui ouvre la gorge. Le métal froid contre sa peau. Mordant sa chair, cruellement. La main de son meurtrier qui ne tremblait pas. La coupure dans sa gorge, nette, précise. Ce n’était pas un acte de torture. C’était une mise à mort.
Le liquide rubis coula sur sa peau et teinta ses vêtements. Ses jambes cédèrent. Le sol froid vint à sa rencontre, tandis qu'une main brutale la lâchait. Le contact gelé du sol contre sa peau, contrastant avec la flaque rubis qui s’étendait sous sa face, sa robe.
Son visage tourna faiblement. Ses yeux cherchèrent une dernière fois l'endroit où se trouvaient ses petits.
Ils fuyaient. Ils étaient vivants. C'était tout ce qui comptait. Elle entendait leurs cris.
Alors que la vie quittait lentement son corps, une dernière pensée traversa son esprit.
La promesse qu'elle leur avait répétée toute leur vie. Ces quelques mots qui suffisaient à leur insuffler du courage.
« Je ne vous abandonnerai jamais. »
Pourtant, la mort ne parvint pas à l'emporter complètement.
Ce fut comme un long rêve. Un très long rêve où son corps semblait flotter, léger comme un nuage blanc, au milieu d'une mer d'encre. Comme si elle dérivait, sans pouvoir choisir sa destination, dans un océan particulièrement tiède.
Elle ne ressentait plus rien, ni douleur, ni froid, ni chaleur. Seulement des sensations floues, comme étouffées par un linceul invisible qui l'entourait. Parfois, quelque chose semblait effleurer ses doigts fins et froids.
Puis elle ouvrit les yeux. L’air emplit à nouveau ses poumons, les couleurs revinrent devant ses yeux sombres. Elle observa ses mains, devenues grisâtres, comme drainées de leur couleur rosée initiale. Elle était devenue une créature entre la vie et la mort, dans le corps d’une elfe à la peau grise. Elle se releva sur ses jambes, devenues plus longues. Ses larges épaules qui avaient porté autrefois tant d’enfants devenues frêles, ses mains calleuses qui avaient soigné, aidé à donner la vie, devenues fines. Ses oreilles autrefois arrondies et larges, effilées et douces.
Son âme était toujours attachée à l'orphelinat. À son foyer. À cet endroit qu'elle avait passé trois décennies à protéger.
Mais il n'était plus là. L'orphelinat avait brûlé dans les flammes de l'attaque. Les ruines fumaient encore quand ses prunelles se posèrent dessus.
Et parmi les décombres… Se trouvaient des corps calcinés. Ceux de Joseph et Thomas. Ceux, plus loin, de Bronwyn et Millard.
Adelina resta immobile. Elle se frotta les yeux. Une fois. Deux fois. Comme si cela pouvait changer ce qu'elle voyait.
Puis le désespoir l'envahit. La peur. La colère. La haine. Tous ces sentiments négatifs qu’elle n’avait jamais véritablement ressenti depuis le début de sa vie. Elle se sentit envahie par la peur, la terreur froide d’avoir perdu ses enfants, d’être morte, et revenue, par elle ne savait quel miracle. Elle sentait son âme hurler en même temps que sa voix, qui appelait
Pour la première fois depuis plus de trente ans, elle ne savait pas quoi faire.
Elle alla de corps en corps, cherchant frénétiquement un souffle, un mouvement, n'importe quel signe de vie.
Elle appelait leurs noms, encore et encore, jusqu’à s’en casser la voix.
Elle supplia. Elle pleura, laissant des marques sombres sur ses joues, creusant des sillons dans sa peau.
Et lorsqu'elle hurla finalement à s'en déchirer les poumons, quelque chose lui répondit.
Un murmure. Puis un autre. Puis quatre silhouettes.
Les enfants. Ils n'avaient plus de corps. Plus de chair. Plus de souffle. Joseph et Thomas, inséparables, comme d’habitude. Bronwyn, fier et élégant, même dans la mort. Millard et sa silhouette plus imposante.
Seulement des silhouettes pâles et translucides qui se tenaient parmi les ruines. Des formes spectrales, fantomatiques, éthérées. Mais c’était bien eux. Ses enfants.
Elle comprit alors. Ils n'avaient plus besoin qu'elle les protège. Ils avaient besoin qu'elle les accompagne. Et elle ne les abandonnerait pas. Pas une seconde fois. Elle ne faillirait plus.
Depuis cette nuit, Adelina parcourt les terres accompagnée de ces âmes d'enfants, à la recherche de ceux qui ont détruit son foyer.
Cherchant les enfants survivants, elle passa un certain temps auprès des Chevaliers d'Ozem, reprenant des forces avant de poursuivre sa route.
Ses voyages furent d'abord solitaires. Elle avançait sans véritable destination, dormant où elle le pouvait et vivant de ce qu'elle trouvait. Elle avait toujours été capable de se débrouiller avec peu, mais elle n'avait jamais aimé manger seule.
Un soir, alors qu'elle préparait un repas rudimentaire près d'un chemin forestier, elle entendit des pas lourds derrière elle. Elle se retourna. Un homme-lézard se tenait à quelques mètres, entièrement vêtu d'une lourde armure. Il semblait avoir beaucoup voyagé. Son équipement était marqué par la route, et pourtant il ne portait aucune arme en évidence. Il resta un instant silencieux avant de désigner le feu et la marmite.
— Puis-je partager votre repas ?
Adelina observa longuement l'étrange voyageur. Puis elle haussa simplement les épaules, un sourire doux sur les lèvres.
— Bien sûr. Il y en aura assez pour deux.
L'homme-lézard s'installa près du feu. Le repas fut simple. Quelques légumes, de la viande et ce qu'elle avait pu trouver sur la route. Rien qui aurait mérité d'être servi dans une grande auberge. Mais ce soir-là, pour la première fois depuis longtemps, Adelina ne mangea pas seule.
Ils parlèrent. D'abord peu. Puis davantage. Ils échangèrent des histoires de voyage, des souvenirs, des anecdotes sans importance. Adelina ne lui parla pas de l'orphelinat. Pas encore. L'homme-lézard, lui, ne sembla pas particulièrement troublé par la femme aux yeux noirs accompagnée de silhouettes spectrales d'enfants. Il ne posa pas de questions auxquelles elle n'était pas prête à répondre. Il resta simplement là.
Le lendemain, leurs chemins devaient se séparer. Ils continuèrent pourtant à se croiser.
Par hasard, du moins au début.
Un repas partagé au bord d'une route. Une nuit passée sous le même toit. Quelques kilomètres parcourus ensemble. Des paroles échangées lors d’une marche, des sourires, des rires. Puis les rencontres devinrent moins fortuites.
Adelina finit par comprendre qu'elle s'était fait un ami. Un véritable ami.
Quelqu'un qui ne la regardait ni comme un monstre, ni comme une morte, ni comme une nécromancienne. Seulement comme Adelina.
Et pour une femme qui avait passé trente ans, à donner sans jamais rien demander en retour, cette amitié devint quelque chose de précieux.
Peut-être même la première chose précieuse qu'elle s'autorisa à conserver pour elle. Car malgré tout ce que la mort lui avait pris, Adelina n'avait pas oublié une chose : On pouvait manquer de beaucoup de choses mais personne ne devrait manquer de quelqu'un.
Elle ignore encore qui étaient réellement ses assaillants. Elle ignore pourquoi l'orphelinat avait été pris pour cible. Elle ignore pourquoi certains enfants sont morts cette nuit-là tandis que d'autres ont réussi à fuir.
Mais elle finira par le découvrir. Et lorsqu'elle retrouvera ceux qui ont détruit sa famille…
Ils comprendront une chose.
On peut affronter une femme. On peut même tuer une mère.
Mais il ne faut jamais croire que la mort suffit à lui faire abandonner ses enfants.
La fureur d’une Mère est le plus grand des fléaux.
Personnages ayant partagé au moins une quête terminée avec Adelina.