Lin Baiyao arbore une peau d’un blanc pâle, presque nacré, parcourue de veines sombres semblables à des fissures dans l’écorce d’un arbre frappé par la foudre. Ces marques serpentent le long de son cou, de ses épaules et de ses bras, comme si la cicatrice du ciel était restée gravée en elle.
Son visage est délicat, aux traits doux et harmonieux, empreints d’une sérénité distante. Ses yeux, d’un blanc laiteux aux reflets argentés, semblent refléter la lune plutôt que la lumière du jour.
De longues oreilles effilées émergent de sa chevelure, lisse et abondante, une chute d’argent pâle jusqu’au bas de son dos, seulement coloré par des reflets bleutés.
Deux ramures délicates s’élèvent de son crâne, semblables à des branches de cerisier en fleur. De petites fleurs blanches y éclosent au fil des saisons, surtout au printemps, certaines intactes, d’autres légèrement brûlées aux extrémités. Son corps est élancé et gracieux, ses mouvements lents et fluides.
Elle porte un hakama blanc et turquoise, dans des tons pâles et pastels, consolidé par endroits par des plaques de bois. Un sac sur le dos, un petit bouclier de bois (souvent accroché dans son dos), et un bâton ornementé de quelques rubans complètent sa tenue.
De nature curieuse et naïve, Lin est une créature qui aime apprendre. Elle s’intéresse à tout, espérant devenir un jour totalement humaine. Terrifiée à l’idée de mal s’intégrer parmi les humains, elle aime passer du temps à les observer, et il lui arrive de fixer longuement les gens, pour détailler leurs vêtements ou habitudes, sans se rendre compte que ça peut gêner. Elle aime profondément la nature, et se fait un plaisir d’aider.
Quand ai-je commencé à prendre conscience de ce que j’étais ? Je ne sais pas.
C’est comme se réveiller après un long sommeil. L’on se sent lourd, presque immobile, engourdi. Les sensations arrivent doucement. Comme une couverture que l’on dépose sur nos propres épaules. D’abord le froid qui envahit doucement le corps, puis le vent que l’on ressent sur ce que l’on pense être des muscles, des membres, des cheveux. La pluie qui se répand jusqu’à la bouche, tirer la langue pour en recueillir un peu et étancher sa soif. Mais je n’avais rien de tout cela. Pas de membres, pas de cheveux, pas de bouche. Je n’étais qu’un petit arbre blanc.
La première chose que j’ai vu fut une silhouette. Petite, frêle, jeune. Un jeune homme qui se penchait sur moi, de l’eau au creux des paumes. Le liquide qui a coulé sur mes racines me semblait si vivifiant. “Encore !” avais-je envie de crier, mais je n’étais qu’un arbre. Des mains douces qui arrangeaient la terre autour de moi. Des yeux pétillants sous des paupières lourdes qui me regardaient avec amour. Un sourire doux, gentil, profondément sympathique.
“Tu n’es qu’une petite pousse encore, tu as besoin d’eau et d’amour.” Ce sont les premiers mots qu’il prononça.
Les premières pousses de mon origine, je les ressens encore, comme des souvenirs lointains. La terre et la pierre qui enserrent mes premières racines, le souffle du vent sur mes feuilles, les germes de vie qui m’ont poussé à grandir, seule, dans un environnement escarpé et froid. Jusqu’à ce que cette personne ne vienne s’occuper de moi.
Je me souviens de la pluie, si fraîche et douce, sur mes fleurs blanches comme la neige. L’eau qui ruisselle le long de mon écorce et l’air frais. Je me souviens des murmures des feuilles, plus loin, en contrebas de ma position, le chuchotement du vent dans les arbres de la forêt des Esprits.
Des voyageurs occasionnels, qui venaient parfois me saluer, déposaient une offrande, comme si j’étais un sanctuaire dans cet endroit si dangereux. Toujours guidés par cette personne aux allures douces, avec son pas lancinant et doux.. Il leur parlait dans une langue qui m’était inconnue, et les invitait à prier. Alors ils priaient. Ils joignaient leurs mains, fermaient les yeux, et murmuraient. Je n’avais aucune idée de ce qu’ils disaient mais leurs expressions semblaient… soulagées ? Ils repartaient le pas plus léger, et le sourire aux lèvres.. Mais je n’étais qu’un arbre, après tout. Qu’avais-je de particulier, hormis ma couleur d’écorce ?
J’étais un arbre blanc, au milieu d’une forêt sombre. Peut-être les hommes y voyaient-ils un augure, un signe de bonne fortune. Dominant l’un des pics de la forêt, où parfois la neige se déposait à mes pieds. Les humains venaient, toujours changeants, jamais les mêmes qui se présentaient devant moi. Ils déposaient des pièces, de la nourriture, des petits objets divers et variés, des tissus colorés, devant mes racines, et priaient. Je me demandais ce que les gens pensaient quand ils priaient devant mes racines, mes fleurs.
Malgré les visites occasionnelles des humains, je crois que la joie me parvenait quand cette personne venait me voir. C’est un drôle de concept, la joie, et les émotions en général. Je n’étais pas sûre de ce que je ressentais, mais à ses côtés, je me sentais bien.
Sa voix douce et calme faisait bruisser mes fleurs de joie. Il venait tous les jours me voir, arrosait mes racines, me racontait des histoires, me parlait des gens, des choses du monde que je n’avais jamais vues.
Je le voyais devenir de plus en plus voûté et fripé, sa voix devenir chevrotante et son corps fatiguer d’année en année. Le concept de vieillesse m’échappait, à moi, qui devenait plus grande et plus fleurie chaque année.
Et un jour… il ne vint plus.
Ni le jour d’après.
Ni celui encore d’après.
La solitude m’envahit. Mes feuilles bruissaient de peine, mes fleurs se fanaient à vue d'œil.
Qu’il est difficile de vivre seul. Les visites des pèlerins devenaient de plus en plus rares. Et finalement, elles cessèrent complètement.
Le temps passa. Je voyais les saisons défiler devant moi. Je ressentais la douceur du printemps, la chaleur de l’été, l’humidité de l’automne, et le froid de l’hiver, qui mordaient mon écorce comme les crocs immuables d’une bête temporelle, inexorable, contre laquelle je ne pouvais rien faire. Si les arbres pouvaient pleurer, je l’aurais sûrement fait.
Et un jour, tout bascula.
La foudre frappa. D’abord une fois, non loin de mes racines. Une deuxième fois, plus proche, effleurant mes fleurs et mon écorce. Et la troisième fois…
La troisième fois fut celle de trop. L’éclair toucha mon écorce. Je sentis la brûlure me traverser, mon corps prendre feu et mon esprit se déchirer sous la douleur. Je sentis l’arbre que j’étais ployer sous les flammes, et pour la première fois, je hurlais.
Un cri horrible, presque humain, alors que ma silhouette d’arbre vomissait ma douleur. Des membres se formèrent. Des mains, des jambes, des cheveux, une bouche ouverte qui criait si fort. Un son assourdissant, qui fut vite coupé par des bruits de pas.
Pour la première fois, je ressentais de la peur. De la terreur, même.
En lieu et place de l’arbre que j’étais, il y avait désormais … moi. Une forme ni humaine ni végétale, mais un entre-deux. Ma forme nue sur la terre, et une douleur dévorante.
Et devant moi, un petit groupe d’humains. Trois personnes, alertées par le cri que j’avais poussé. Deux hommes et une femme. L’un d’entre eux se rendit vite compte de ce que j’étais devenue… et tout aussi vite que j’étais en danger.
Réagissant vite, il incanta un sortilège, et de l’eau vint frapper mon visage. Les flammes s’éteignirent, laissant des marques indélébiles sur ma chair. Est-ce vraiment de la chair ?
Je n’eu pas le temps de connaître cette réponse de suite, car je me sentis sombrer dans l’inconscience, alors que les gens se précipitaient vers moi.
Lorsque j’ouvris les yeux, j’étais sous un tissu fin. Des bandelettes de lin entouraient mes bras, une substance collante était appliquée sur mes brûlures, et une personne mouillait mon front avec un linge imbibé d’eau.
Ce fut une surprise pour tout le monde dans la pièce. Moi, à peine éveillée, qui était terrorisée, et ces trois personnes dans une pièce exiguë, tenant des onguents aux odeurs fortes, des linges propres et des vêtements chauds.
Je ne comprenais pas bien leur langue, mais leurs gestes, leurs expressions, leur douceur me firent comprendre que je n’étais pas en danger. Ils ne craignaient pas mon étrange apparence, et louaient mes attributs végétaux avec douceur et amabilité.
J’étais en sécurité.
Ces trois humains prirent soin de moi. Ils m’enseignèrent la langue des hommes du Tian Xia, la région où je me trouvais. J’essayais de me rendre utile en parcourant la forêt pour leur ramener des plantes utiles, des pierres aux propriétés médicinales et des racines comestibles. Lors de leur session de chasse, je leur servais d’éclaireuse, passant devant et parlant avec les végétaux environnants pour connaître la position des potentiels gibiers. En échange, ils me considéraient comme leur sœur. Pour la première fois depuis mon éveil, je prenais conscience de la notion de famille. C’était une heureuse époque.
Mais comme celui qui prit soin de moi, le temps passe.
Je les voyais vieillir. Leur peau se fripait, leur corps se voûtait, et leur voix devenait fatiguée, alors que je restais éternellement jeune. Leurs gestes devenaient plus lents, fébriles, et le temps qui leur restait s’égrénait, irrémédiablement.
A leur tour, l’un après l’autre, ils partirent. C’est ainsi que je compris la solitude qui m’étreignit le coeur après le départ de mon premier bienfaiteur. Ce n’était pas de la solitude. C’était du deuil. La tristesse de perdre un être cher. La douleur que le coeur éprouve en voyant la vie quitter ses yeux. Les derniers mots, le dernier souffle.
C’était une sensation horrible, le genre que je ne voulais plus jamais ressentir.
Au final, j’enterrais seule le dernier de cette petite famille que nous avions constitué au fil des années.
Je me sentais seule, à nouveau. La solitude est une horrible compagnie.
Aussi ramassais-je mes affaires, le peu de choses que j’avais acquises en vivant avec eux. Et je quittais la Forêt des Esprits.
Je commençais une vie d’errance, longue, solitaire, avec pour seule amie la nature qui m’entourait. Mon apparence avait tendance à faire fuir les humains, mais j’étais suffisamment accoutumée à vivre parmi eux.
Le temps passait à une vitesse folle. Au bout d’un long moment, j’arrivai à Goka.
Les gens étaient si vivants, si occupés, si divers. Il y avait de tout dans cette ville. Mais pas assez pour que je me sente à ma place. Avec hésitation, je demandais comment m’intégrer au mieux à la société humaine. Un apothicaire me prit sous son aile, m’enseignant la langue taldane, qui était connue dans une autre partie du monde comme le commun, et m’appris aussi qu’il existait un autre continent, loin par delà la mer, dont les coutumes et les moeurs différaient de ceux des gens d’ici.
J’étais curieuse, très curieuse de cet autre monde. De m’intégrer complètement aux humains, quitte à devenir humaine moi-même.
Lorsque je lui fis part de mon désir de découvrir ce monde, il m’indiqua comment m’y rendre.
Lorsque j’embarquais sur le bateau destiné à m’amener à la ville d’Absalom, pour la première fois, je ressentais une douce chaleur au creux de mon cœur. La liberté, faire ce que j’avais envie de faire. Les marins me regardaient avec curiosité, je leur répondais par un sourire, des paroles gentilles, comme l’on m’avait appris.
Je ne comptais pas rester inutile à me faire transporter, aussi m’occupais-je sur le navire à soigner les blessures des marins. Au bout du transport, nous avions noué de bonnes relations, et nos adieux se conclurent par des petites accolades et des saluts polis.
Le capitaine, un homme bourru au visage tanné par le soleil, m’indiqua où remplir ma bourse: la guilde de Ravel, un rassemblement de mercenaires où je n’aurais aucun mal à me faire accepter au vu de ma magie et mes compétences.
Absalom, c’est grand. C’est vivant. Les gens courent, échangent, discutent. Le vacarme assourdissant de la cité me sembla si étrange, comme si les conversations résonnaient au coeur de mon esprit. Je me sentis… perdue.
C’est avec la crainte enserrant mon coeur que je poussais les portes de la guilde. Trouverai-je un jour ma place parmi les hommes ?